BINNIZÁ ET IKOJTS : Parcs éoliens contre souveraineté alimentaire

La vie communautaire des peuples binniza et ikojts a cours le long des territoires avoisinant la lagune sud de l’isthme de Tehuantepec, au sud du Mexique. Ces communautés y ont engendré une région bioculturelle (cf. Eckart Boege, in Patrimonio biocultural de los pueblos indígenas), au travers d’une transformation respectueuse et harmonieuse de la nature, réalisée grâce aux savoirs anciens et historiques de maîtrise et d’exploitation des ressources naturelles.

Un aspect fondamental de ce paysage agro-bio-culturel insulaire repose sur la coexistence de la « mer morte » et des pêcheurs : ceux-ci y travaillent de façon artisanale à pied, à l’épervier et/ou au filet, en bordure des grandes lagunes ou au milieu des lagunes saisonnières ; mais aussi sur des voiliers ikojts, mettant le vent à profit afin de pêcher crevettes, mulets, poisson-chats, chanos (poisson-lait), écrevisses, ormeaux, dorades, et quelques 50 autres espèces de poissons issus de la mer lagunaire, qui nourrissent les populations de la région et sont troqués sur les marchés locaux, ou bien vendus sur les marchés régionaux.

Les fermes binniza constituent un autre paysage agro-bio-culturel de la région, où est pratiqué le système  de culture de la milpa , et où est semé le xubahuini, un maïs de la variété zapalote chico, petit, blanc et résistant aux vents violents, mûr en quatre mois à peine, adapté et sélectionné depuis des milliers d’années par les peuples paysans, les véritables sélectionneurs agronomiques des plantes. Les zones de milpa les plus notables de la région se situent à Santa Maria Xadani, Guixhiro (nom binniza de la colonie agricole d’Alvaro Obregon), Santa Rosa de Lima, San Blas Atempa, ainsi que sur les terres ejidales  « Charis » et « Zapata ». Ces milpas produisent en sus du maïs des haricots secs, des variétés de tomates locales, du sésame, des cacahuètes, du piment dit xigundu et de fleurs de cempasúchil (guié biguá en binniza), en plus des arbres valorisés pour leur bois ou pour l’ombre qu’ils procurent, tel que le guanacaste  (oreille cafre), le lambimbo (cabrillet à feuilles de laurier-tin), l’amandier, le pochota, appelé aussi ceiba (fromager), et le gulabere (une espèce locale de Cordia); de même que des arbres fruitiers et des arbres à fleurs de grande valeur, comme le tamarinier, le bananier,
le manguier, le cerisier, le papayer, le goyavier, le sapotillier, le citronnier, le corossolier, le papause  (arbre de la même famille), l’avocatier dit yashu, le palmier ; et, parmi les arbres à fleurs, le guiechachi (frangipanier) et le guiexhuba, ou jasmin de l’isthme.

Il en découle d’importantes activités culturelles et gastronomiques, qui entretiennent une grande partie de la souveraineté alimentaire de cette région et la consommation locale des produits locaux ; il suffit pour s’en convaincre de visiter le marché régional de Juchitán, celui de Tehuantepec ou n’importe quel marché local ou de quartier, où l’on peut trouver des tortillas de différentes épaisseurs, textures et tailles, parmi lesquelles les guetabiguis  appelées aussi totopos  (biscuits de maïs parsemés de trous, typiques de l’isthme), les guetabicuni ou memelitas (galettes épaisses de maïs), les tamales (farine de maïs fourrées, cuites à la vapeur) dits guetabadxizé  et guetazé , les guetabingui de crevettes et de poisson assaisonnées à l’axiote (graines de roucou), les bouillons
pimentés de crevettes et de poisson agrémentés de boulettes de farine de maïs et de feuilles d’epazote, les tamales de purée de haricots, les fromages marinés au piment, le jus de tamarin, les bananes frites,  la mangue au piment, l’eau de coco, le vin de palmier de coyol, ou le bupu – cette dernière préparation étant obtenue à partir d’un mélange de bouillon de maïs et de mousse de fleur de frangipanier.

Des aliments toujours présents dans la gastronomie binniza, que l’on retrouve dans les buffets traditionnels des veillées religieuses ou durant la Saa Guidxi, l’une des principales fêtes communales organisées par et pour le peuple, durant laquelle les femmes portent leurs huipils ornés de broderies aux motifs de tulipes, de fleurs de frangipanier, de fleurs d’arums et de roses ; des dessins bordés suivant une motif symétrique symbolisant le cosmos, où les fleurs représentent les étoiles et les directions cosmiques.

Ces paysages s’intègrent à un ensemble régional où la forêt basse et feuillue et la mangrove constituent les principaux écosystèmes. La faune et la flore y sont exploités sans y être dévastées (arbres dits yagasiidi, palmiers, sapotilliers, arbustes et huizaches –  sortes d’acacias des prairies sèches du Mexique).  Y vivent des tortues, des couleuvres à collier, des couleuvres geophis, des lièvres dits « de Tehuantepec », des ragondins, des oiseaux tels que le bruant à queue rousse, le troglodyte géant, le pigeon ou le zanate (quiscale à longue queue), des gucha’chi’
(iguanes), des ngupi (tatous), et des tlacuaches (opossums endémiques du Mexique). Ainsi que le bétail, broutant le long des sentiers, des pistes de brousse et des chemins.

La région des lagunes de l’isthme (« lagune de la mer morte », « lagune supérieure » et « lagune supérieure »), est considérée comme un “site prioritaire pour la conservation des milieux côtiers et océaniques du Mexique » (Commission nationale mexicaine de la biodiversité, 1998). C’est le patrimoine bioculturel de ces villages qui sera « fusillé » de différentes façons par les aérogénérateurs des parcs éoliens des sociétés Unión Fenosa, Iberdrola, Mareña Renovables et Preneal, et les activités nourrissant la souveraineté alimentaire régionale qui s’en trouveraient affectées.

Bien que les terres sur lesquelles s’érigent les parcs éoliens bénéficient de systèmes d’irrigation, l’agro-biodiversité et l’agriculture y auraient chaque fois un peu moins d’espace. La déforestation incontrôlée et le recouvrement du sol par des milliers de tonnes de ciment entraîneront sécheresse et désertification. Les aérogénérateurs ne pouvant être mis en service s’ils sont entourés d’arbres de plus de 3 mètres, sans en avoir la permission ni en subir de conséquences judiciaires, les responsables du parc éolien de « Piedra Larga » à Union Hidalgo ont ainsi coupé en décembre 2011 une centaine de huanacastes de la forêt basse feuillue, de 20 à 30 mètres de haut, dont les racines tiennent lieu de milieu communicant entre les affluents souterrains, les nappes phréatiques et les
estuaires.

Il se passe la même chose au sein du parc éolien de Playa de San Vicente (Bii Yoxho), où la forêt et les mangroves sont détruites et recouvertes par les milliers de tonnes de ciment servant de bases à des aérogénérateurs mesurant jusqu’à 120 mètres de haut, distants les uns des autres de 75 mètres. En construction: d’énormes et interminables rideaux de lames de couteau, décapitant les oiseaux et découpant en morceaux chauve-souris, oiseaux endémiques et oiseaux migrateurs de ce corridor migratoire avicole, le plus important du continent – il se dit que près de 600 000 oiseaux y passeraient chaque jour.

Si un parc éolien était construit sur la langue de terre de la barra de Santa Térésa, les lubrifiants s’écoulant hors du moteur des aérogénérateurs contamineraient le milieu lagunaire au sein duquel, tout comme dans les mangroves, se déposent les larves des crevettes et se reproduisent les poissons, qui ont tous deux une importance vitale dans la vie économique et alimentaire de la région. Le comblement  des lagunes est à prévoir, si ces 200 aérogénérateurs sont construits sur la langue de terre située au centre de cette grande « mer morte », à l’extrémité de laquelle se situe l’île dite de Pueblo Viejo (« village ancien », centre archéologique et cérémoniel), où la présence du peuple ikojt est millénaire.

Par ce biais, ce sont les métiers ainsi que la chaîne de production économique et artisanale de la région qui sont détruits : une catastrophe commerciale totalement bénéfique pour les entreprises, dont ne profitent en dernier ressort que de manière misérable les techniciens étrangers et les caciques, propriétaires terriens locaux qui leur louent les terres. Rien d’autre, pour le peuple, que la destruction de son environnement communal. Et c’est ce développement industriel qui se drape sous la bannière des faux discours sur « l’énergie propre » ; mais pour la chercheuse Patricia Mora,  « l’usage intensif des ressources naturelles ne peut être qualifié d’énergie verte ». Les dégâts bio-culturels engendrés par la dimension du mégaprojet  de « Corridor éolien de l’Isthme de Tehuantepec » sont incommensurables.

Les projets et mégaprojets antérieurs – chemins de fer, autoroutes, raffineries, élevage intensif de bétail, agro-industries, pesticides, entreprises contaminant les rivières et absence de gestion adéquate des déchets urbains et des déchets toxiques – ont déjà beaucoup détruit, et poussé le peuple à bout. Ce dont l’Isthme a besoin, c’est de reforestation, de culture de milpas, de pêche et de protection des écosystèmes ayant résisté aux attaques du capitalisme, et qui hébergent la nature associée aux peuples binnizá et ikojts.

Sofía Olhovich Filonova,
Supplément mensuel Ojarasca n°197 du quotidien La Jornada, septembre 2013

trad: mag’, siete nubes.

(1)  La milpa est un système agricole mexicain millénaire, reposant sur la culture combinée au sein de la même parcelle de maïs, de haricots, de courges et de nombreuses autres plantes comestibles.

(2)  L’ejido est un système de gestion collective des terres agricoles associant de quelques dizaines à plusieurs milliers de paysans sur une portion de terres donnée, reconnue officiellement comme telle par les institutions agraires mexicaines. Bien que les parcelles y soient divisées entre ses membres, la propriété de la terre et leur gestion administrative y sont gérés en commun au travers de l’assemblée des ejidatarios,  et de la nomination de représentants révocables, nommés tous les trois ans. Le ystème de l’ejido, reconnu et entériné par la Constitution révolutionnaire mexicaine de 1917, est depuis 1992 remis en question par les réformes néo-libérales agraires mises en œuvre par les gouvernements mexicains successifs, qui, sous la pression des accords de libre-échange, cherchent à parvenir à la reprivatisation totale du système de possession des terres au Mexique. De nombreuses communautés de tout le pays y opposent heureusement une résistance farouche.

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